Tolkien, créateur de mondes et fantasy épique : l’histoire d’une résistance !

Voici un article rédigé par une de nos membre, Amandine Da Silva, et publié dans Les Cahiers Européens de L'Imagianire, le n°6: Le Fake. L'ouvrage est disponible à ce lien.

Le fake

 

 

Tolkien, créateur de mondes et fantasy épique : l’histoire d’une résistance !

 

Par Amandine Da Silva.

Sociologue de l’imaginaire.

Doctorante à l’IRSA-CRI, Montpellier III.

 

 

 

En fantasy, une critique de notre société est rendue possible grâce à un monde second idéalisé qui, comme la figure du monstre, est un support vide sur lequel tout peut être imprimé, sans limite. C’est la notion d’univers imaginaire. Symbolisé par une esthétique déchue, irréductible dimension nostalgique du Moyen-Âge, cet idéal perdu incarne la non-contemporanéité. Il se plaît à nous conter qu’aussi noires et terribles les choses puissent-elles paraître, il vient un moment où la noirceur cède la place à la lumière, où l’aube dissipe la nuit : c’est l’« eucatastrophe » de J.R.R Tolkien, l’histoire d’une résistance. Car à l’image des arbres en bord de route, ces arbres dont les racines luttent pour soulever le béton, les mondes de fantasy ne sont-ils pas des brèches dans la chronologie des temps modernes ?

 



Il est clair que je n’accepte pas le ton de mépris ou de pitié sur lequel on parle si souvent aujourd’hui de « l’Évasion » (…). En employant ainsi Évasion, les critiques ont choisi le mauvais mot et, qui pis est, ils confondent, pas toujours par une erreur sincère, l’Évasion du Prisonnier avec la Fuite du Déserteur.

J.R.R. Tolkien, Du conte de Fées.



 



Un sur-monde...

La fantasy épique s’incarne dans de « vastes sagas pseudo-médiévales et mythologiques incluant inévitablement quelques avatars de nains, d’elfes ou de dragons » (Besson 2007 : 61). C’est un genre qui offre à un public affamé de contes, de légendes et de mythes un pacte de réception complexe et multiple, dont la clé est la notion d’univers imaginaire : un monde second, formant un tout cohérent et infini. En véritable « rêverie de la forme » (Jourde 1991 : 87), il est la promesse de ce monde textuel complet, concurrent du réel, où tout est possible. Ce cosmos place les auteurs en véritables démiurges, des créateurs de mondes, bientôt rejoints par leurs publics, comme le fut J.R.R. Tolkien, père de la « Terre du Milieu » et de la fantasy épique.

Objet de religiosité séculière, cet univers apparaît comme une transcendance en ce qu’il est autonome et en constante expansion grâce à son public, qu’il invite à communier dans un double mécanisme de réception et de réappropriation de l’œuvre. Les passionnés du monde second se lancent corps et âmes dans une sorte de « bricolage amoureux » (Esquenazi 2009 : 92), qui leur permet de devenir acteur et créateur de cette Faërie.

Que ce soit par un bricolage grâce auquel ils ré-enchantent leur monde-vie pour lui donner, au quotidien, l’apparence de l’univers, ou que ce soit un bricolage par lequel ils incarnent cet univers en se projetant en lui, « les amoureux » du genre, ces communautés émotionnelles et compagnonnages (Maffesoli 2000) créent à leur tour du contenu pour faire grandir le monde, et ainsi en repousser toujours plus les limites, selon le principe des « Infinite games » (Carse 1987).

 

...en résistance

Les univers de fantasy proposent une évasion ludique, épique ou féerique, toujours vitale pour son récepteur, qui repose sur un désir de « vivre par procuration », dont l’objectif est corollaire aux pratiques du bricolage :transcender les limites de sa propre existence, les limites de son monde-vie. S’engage ainsi un combat symbolique contre la mort, dans cette vaste dimension imaginaire où rien, jamais, ne meurt !Comme si l’expérimentation du frisson de la conquête, de la rencontre avec cette fascinante étrangeté et de la liberté des possibles, était autant de fissures à la finitude moderne.

Idéalisme, espaces naturels vierges, magie, aventures, destinées et satisfactions épiques... La mise en scène d’une violence délectable au service d’une justice finalement triomphante (Poulain 2007 : 45-58) nous propose une sorte de « sur-monde » qui se dresse contre le mythe de la fin de l’Histoire et refuse le fatalisme moderne.Et dans cette perspective, la fantasy épique ne porte-t-elle pas en son sein les valeurs d’une résistance ? Une résistance de l’imaginaire face aux réalités étriquées du positivisme et des grandes visions eschatologiques de l’Histoire ?

C’est dans ses différences avec notre monde que l’univers imaginaire permet cette résistance : Le récepteur plonge dans l’imaginaire qui fait sens et résonne en lui, si bien que le réel lui semble devenu étranger. De cette fissure de la réalité naît ce que Tolkien appelait la « ’résistance’ au monde, à l’évolution du monde donnée comme inévitable » (Tolkien 2006 : 186). Pour lui la réponse est évidente. La fantasy est bien un moyen privilégié d’entrer, consciemment ou symboliquement, en résistance au monde, comme le merveilleux, comme l’imaginaire, tout simplement, où « la mentalité utopique [née] d’un désaccord avec le contexte réel dans lequel elle voit le jour, (...) aspire d’abord à briser la cohérence de l’institué. Elle indique un ’dépassement de l’existence’ » (Legros 2006 : 161).

Si cette résistance n’a pas les objectifs concrets d’une « bataille frontale », l’essentiel est de « favoriser la complicité entre ceux qui la pratiquent » (Maffesoli 2000 : 170). Loin de fuir ou de « déserter » le monde premier, l’individu cherche à le faire coexister avec le monde second et, par là même, à créer des portails entre les deux, grâce aux jeux de Rôle, à l’écriture, aux produits dérivés, aux déguisements et autres décors, aux rencontres et autres cultes, qui rendent ce monde plus supportable dans la réalisation d’un être-ensemble qui célèbre l’imaginaire.

Car in fine, « l’impact de plus en plus large que connaissent l’imaginaire rôliste ou l’illustration de la Fantasy contribue à faire de notre génération actuelle, et notamment de ses plus jeunes représentants, des êtres habités par ce même ’désir de dragons’ qu’évoquait déjà Tolkien » (Besson/White 2007 : 4), dissipant comme par magie les frontières entre virtuel et réalité, fait et fiction, chez l’individu postmoderne, figure de la résistance de l’imaginaire à « l’âpreté et la laideur » de la modernité (Tolkien 2006 : 186).

 

 

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BIO de l’auteur

 

Amandine Da Silva, née en 1989, prépare une thèse de sociologie à l’IRSA-CRI Montpellier III, sous la direction de Jean-Bruno Renard. Membre de Modernités médiévales et intéressée par l’étude des résurgences modernes et des représentations symboliques du Moyen-âge, elle tente de comprendre les pratiques du « bricolage amoureux » des fans de fantasy épique en étudiant leurs relations avec ces univers imaginaires.

 

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